« En matière de formation en vidéoprotection, tout est à faire! », Dominique Legrand, An2V

Dominique Legrand, président de l'AN2V. Photo : PG

Face au manque de réelles formations dans les métiers de la vidéoprotection, l’AN2V, l’Association nationale de la vidéoprotection, ne ménage pas ses efforts pour changer la donne. Son président, Dominique Legrand fait un état des lieux et nous éclaire sur ses actions.

Lors de vos prises de paroles, vous attirez régulièrement l’attention sur le manque de formation dans les métiers de la vidéoprotection. Le besoin est-il aussi criant ?

Pour la réalisation d’un projet, il faut, depuis l’idée initiale jusqu’à sa pleine réalisation, répondre à six questions faisant référence à six blocs de compétences : la stratégie, l’organisation, la technique, la finance, le juridique et l’éthique. Sachant, bien sûr, que c’est le maillon le plus faible qui fera capoter le projet. Si, par exemple, tout est nominal pour cinq blocs mais que la finance n’est pas maîtrisée, que le coût est trop élevé, le projet courra irrémédiablement à la catastrophe. Si, au niveau organisationnel ça ne marche pas alors que la technique est au top, le système ne sera pas exploité, etc… Ce modèle existe depuis 15 ans à l’AN2V et le constat est toujours le même ou presque. La technologie s’en tire avec une moyenne de 18/20, par contre, la stratégie, le premier bloc, est un peu « mou » et l’organisation, à savoir les personnes qui travaillent avec ces dispositifs techniques, ne sont généralement pas formés et n’utilisent l’outil que très partiellement, en tout cas, jamais à 100%. Le constat général est, qu’en dépit des outils très sophistiqués dont on dispose – des interfaces homme/machine prestigieuses dotées de nombreux développements, d’une multitude d’onglets, de filtres…-, quand on visite les salles de vidéo, on observe que l’outil est utilisé basiquement. En résumé, on est largement en deçà de ce que l’on pourrait faire, principalement par manque de formation des opérateurs.

L’arrivée de l’Intelligence Artificielle n’ajoute-t-elle pas au problème ?

Vous avez raison, aujourd’hui on en rajoute une couche avec l’Intelligence Artificielle. L’IA va arriver partout et l’IA, c’est sophistiqué… « ça tombe parfois en marche » pour reprendre une expression qui me plaît bien. Le souci, c’est qu’on utilise des systèmes de plus en plus sophistiqués, plus compliqués et que l’on nous fait croire que l’on emploiera toujours un smicard pour les exploiter. La formation devient essentielle !  Il nous faut des personnes compétentes, geeks, à l’aise avec l’informatique, à l’aise avec l’intelligence artificielle à l’aise avec les problématiques de sûreté, des professionnels qui sachent ce qu’est un « méchant » dans la ville ou sur un site sensible. Ce sont à la fois des policiers, des informaticiens, des gens qui ne dorment pas la nuit et qui sont hyper-motivés. N’y a-t-il pas comme un bug à vouloir les payer au Smic…

Comment remédier à cette situation ?

Il n’y a pas d’autres solutions dans un premier temps, que d’augmenter le salaire, car un agent archi-compétent ne travaillera pas très longtemps à 3 heures du matin s’il est payé au Smic.  Il faut savoir qu’aujourd’hui, il y a un gros problème de stabilité des opérateurs, le turn-over est très important. A l’opposé, s’ils sont bien payés, si leur emploi devient un vrai métier, valorisé, alors on peut changer la donne. Pour en finir avec la problématique des recrutements, il faut savoir que dans les PC vidéo, on trouve souvent des salariés qui ne voulaient pas, ou ne pouvaient plus travailler ailleurs, par exemple un agent de la police municipale, malade ou blessé qui ne peut plus aller sur le terrain.  Pour faire simple, nous avons 10 ans devant nous. C’est l’objectif que je nous fixe à l’AN2V pour passer à un niveau de salaire de l’ordre de deux fois le Smic et disposer de techniciens compétents, motivés, formés, qui sachent ce qu’est la sûreté, l’informatique, l’IA, comment s’inscrire dans une chaîne de projet complexe.  En résumé, les personnes présentes derrière les écrans, les techniciens qui assurent la maintenance des équipements ou les chefs de projets qui mettent en place tous ces dispositifs, bref, toutes les personnes qui travaillent de près ou de loin dans nos métiers, doivent être formées. Il faut de la formation continue et des formations initiales diplômantes, en un mot, il y a tout à faire !

Néanmoins, lorsque qu’un projet est abouti, au moment de sa recette, toutes les fonctionnalités des systèmes mis en place sont pleinement opérationnelles et le personnel formé ?

D’une manière générale on n’a pas trop à se plaindre durant la phase projet car le bureau d’étude, une cellule, l’intégrateur sont présents pour effectuer les réglages. C’est ensuite que les choses se gâtent. Au bout de deux mois, c’est là le constat de AN2V, plusieurs fonctionnalités ont été éteintes, l’IA notamment ne tourne plus car « il y avait trop de problèmes d’alarme… », raison la plus souvent invoquée.  La vie du projet, ce n’est pas son installation, ce sont les dix années à suivre. Au bout du compte le retour sur investissement doit être à la hauteur des promesses, et ce, quel que soit le projet, qu’il s’agisse d’un site sensible, d’un bailleur social ou d’une ville. Dans tous les cas, le système a été payé, plusieurs formations ont été dispensées, tout doit fonctionner de manière optimale. Si au bout de deux ans la moitié des fonctionnalités sont éteintes et que finalement le système est largement sous-utilisé, c’est un échec. C’est dans ces conditions que l’on arrive le jour J, en mode Bataclan (ou autre), où rien n’est prêt.  Et là, il y a un véritable décalage entre l’espérance que l’on donne dans les conférences (l’IA va faire ci, ça va faire ça, ça va détecter, ça va renvoyer, ça va pousser des informations à gauche, à droite…) et la gestion de l’évènement quand il survient parce que, ça ne se passe pas comme ça, c’est un peu gourd, on n’avait pas vu, on n’a pas compris, c’est un peu lent…

Toutefois, il existe bien de « vraies » formations pour vos métiers ?

Quand on regarde bien les filières, il y a peu, voire pas du tout de formation diplômante dans le domaine de la sûreté/sécurité. Aujourd’hui, il n’existe pas de diplôme d’ingénieurs en technologies de la sûreté électronique par exemple. C’est ainsi qu’à l’AN2V, nous avons pris l’initiative de travailler à la définition et à la mise en place d’une licence avec un vrai cursus de 450 heures de cours et de 150 heures en alternance, donc un vrai 600 heures de licence, bac + 3, de technicien en vidéoprotection. C’est-à-dire un professionnel qui connaît tout ce que nous avons évoqué précédemment. Il sait ce qu’est à la fois un policier, une préfecture, une autorisation préfectorale. Il possède une base juridique mais aussi technique. Il sait ce qu’est un capteur vidéo, son zoom, son optique, mais aussi son réglage en IA, il sait aussi que l’opérateur dormira à 3 heures du matin et qu’il lui faudra créer des automatismes, bref c’est un vrai technicien qui ne découvrira pas le métier sur le tas, comme c’est le cas actuellement. Aujourd’hui, chez tous les grands intégrateurs, les personnels qui posent les caméras sont au mieux des personnes qui connaissent un peu l’IP, au pire des électriciens. Attention, mon propos n’est pas négatif à l’égard des électriciens, je veux dire que ce n’est pas leur métier. La vidéoprotection nécessite d’autres compétences et ce n’est qu’un début.

Des universités se sont-elles intéressées à ce projet de licence ?

L’université Paris XIII et l’UCP (Université Paris Pontoise) notamment ont d’ores et déjà manifesté leur intérêt. Le département 95 est en pointe dans ce projet de licence qui concernera la Vidéoprotection publique dans un premier temps. On distingue la vidéo publique, par exemple l’installation d’une caméra sur la place de l’église versus l’installation d’une caméra dans un site industriel et troisième plot, l’installation d’une caméra vidéo chez madame Michu. Au regard de mes six blocs, stratégie, organisation, technique, juridique, coûts et éthique, tout est très différent. On aura bien compris qu’une installation de vidéosurveillance à quelques centaines d’euros chez Mme Michu, n’a rien à voir avec une solution de vidéoprotection à 100 000 € dans une ville ou dans un site SEVESO. On voit bien que les mots clés « Vidéoprotection » et « Vidéosurveillance » revêtent des réalités bien différentes. On les amalgame bien souvent, y compris chez les professionnels. Je ne leur jette pas la pierre car c’est un métier nouveau. Il y a quinze ans, cela n’existait pas ou presque. A la vérité, c’est un métier sur lequel on n’a aucun recul. Tout cela se structure et l’AN2V veut faire partie de l’épopée.

En plus des formations longues sur lesquelles vous travaillez, vous avez récemment mis en place un programme structuré de formations ponctuelles. Quel est l’accueil des professionnels ?

En effet, dans l’édition 2020 de notre guide PIXEL (p. 185 et suivantes), nous proposons un catalogue de kits de formations sous forme de 8 modules qui correspondent à une optimisation des réponses aux demandes qui nous ont été faites. Jusqu’à cette édition de PIXEL, les formations existaient mais présentées de manière succinte. Nous avons décidé de passer à l’offensive en 2020. Pour ce faire, nous avons recruté Marie Lampreia, pour qui management et organisation de formations n’ont pas de secrets. Sa mission consiste, outre le suivi de l’évolution de DataDock et l’organisation générale, à mettre sur pied, à terme, entre 12 et 15 modules de formation et un pool de 20 à 30 formateurs actifs au plan national.  Nos formations sont structurées sur deux plans, elles peuvent avoir lieu intra-entreprises ou intra-collectivités, c’est-à-dire in situ, dans l’entreprise ou la collectivité concernée ou bien, inter-entreprises et/ou inter-collectivités. Dans ce dernier cas il s’agit des formations prévues au catalogue qui se déroulent, dans un premier temps, dans trois villes (Paris, Lyon et Montpellier) et mixent des participants issus d’entreprises et/ou de collectivités différentes.

Qui sont vos formateurs ?

De base, ce sont Philippe Teyssier, consultant senior, ingénieur DPE Réseaux informatiques pour les formations ultra-techniques, Rémy Fargette, directeur général de l’AN2V pour les formations vidéo et moi-même pour les thématiques de stratégie et de management de projet. Nos domaines d’interventions respectifs correspondent à nos trois profils. Nous travaillons également avec des bureaux d’études ou des experts comme Florence de Vulpillières avec qui nous avons construit le module 2 « Conduite de changement », c’est-à-dire comment amener un projet, d’un échec assuré à sa réussite. Jusqu’alors, il était par exemple impossible de se former sur la « conduite de changement dans le domaine de la Smart City » alors que la demande existe. Il faut expliquer au maire et à son adjoint « comment manier le projet pour que ce soit un succès ». Il existe des outils, des modèles de management, de DRH, de motivation, autant de domaines dans lesquels on ne s’improvise pas. On a donc mis ce module au catalogue et c’est tout naturellement Florence de Vulpillières qui dispense cette formation.

Propos recueillis par Patrice de Goy